APPEL DES FEMMES POUR UNE CONSCIENCE PLANETAIRE

    Tout mon parcours, de l’élève appliquée menant à Normale Sup et l’agrégation de biologie puis un poste d’enseignante pour aboutir à la création de l’association CRII-RAD (Commission de Recherche et d’Information Indépendantes sur la Radioactivité), fleuron de la contestation scientifique sur le nucléaire mettant en lumière le mensonge sur le nuage de Tchernobyl s’arrêtant aux frontières, tout mon parcours politique atypique au sein de l’Assemblée Nationale en tant que députée co-présentée par le PS et les Verts puis un bref séjour à Greenpeace France comme Directrice Générale pour revenir actuellement à mes enseignements scolaires…, tout ce cheminement pour me retrouver face à un sentiment, vite devenu une certitude, que l’avenir de notre planète passera par la prise en compte des valeurs féminines enfouies en chacun et chacune d’entre nous et qui ont, pendant des millénaires été occultées, sacrifiées sur l’autel du pouvoir. 

    Comment se développe cette prise de conscience d’appartenir au sexe féminin ? “Tu ne nais pas femme, tu le deviens” disait à juste titre Simone de Beauvoir, voilà comment l’éducation ancestrale formate notre devenir.

    La première confrontation “sexuelle” bien réelle s’opéra lors de la création de la CRII-RAD. Je me suis retrouvée dans un monde d’hommes où la technologie est dominante, donc réservée au sexe masculin et où une jeune femme même bardée de diplômes ne peut faire obstacle à la suprématie de la “techno science” du tout nucléaire. Historiquement militaire, la science de l’énergie atomique puise sa motivation profonde dans la certitude d’appartenir à une élite planétaire, puissance destructrice s’il en est, gardienne du Graal mortifère auréolée de secret et de raison d’Etat. 


    Je me souviens d’une réunion à Lyon en 1990 organisée par l’Agence de l’eau où l’ordre du jour était l’éventualité de “taxer” les rejets radioactifs liquides des centrales nucléaires. En effet, pour fonctionner, les centrales sont autorisées à rejeter des milliards de Becquerels, de Césium 137, de Ruthénium 103 et autres radioéléments dont les niveaux (de rejet) sont théoriquement fixés par la DGSNR (Autorité de sûreté nucléaire). En fait, c’est l’exploitant qui, en fonction de la technologie existante, les propose au gendarme du nucléaire qui les avalise. Des déchets radioactifs liquides déguisés qui participent à la dissémination de la radioactivité artificielle dans notre environnement.
    Assistaient à cette réunion les exploitants du nucléaire, majoritaires, les associations, quelques élus et l’administration. Je pris donc la parole pour expliquer aux participants le problème des rejets radioactifs et notamment – analyse à la clef – la concentration trouvée dans les différents compartiments de la chaîne alimentaire. Ma démonstration déclencha un déferlement de propos injurieux, dénigrant à la fois les analyses et leur impact sur le milieu, avec une violence telle qu’au lieu de me déstabiliser elle me conforta dans la pertinence de mon intervention. J’avais touché là où ça fait mal. Outre l’aspect scientifique que j’avais soulevé, une autre dimension m’apparut au grand jour : le clan des loups affamés méprisait la louve et voulait la remettre à sa place. 
    Très calme, posée, je rétorquai : “Calmez-vous, parlez moins fort, avez-vous des problèmes à résoudre avec les femmes ?” Plus tard de telles situations se reproduisirent mais j’allais encore plus loin en leur retournant un argument masculin favori : “Etes-vous si mal baisé(s) pour faire preuve d’une telle agressivité ?” L’impact avait un effet  immédiat, la meute mâle se calmait sur le champ face à cette attaque qui les prenait de court et sur un terrain où ils ne m’attendaient certes pas. C’est dans ces moments-là que j’ai pris conscience qu’au-delà de l’aspect scientifique, la guerre des sexes existait bel et bien. J’avais osé toucher à leur bébé, à leur progéniture scientifique qui devait tout justifier même au détriment de la santé publique.
    Une autre réunion, cette fois à Dieulefit, dans la Drôme, quelques semaines après l’accident de Tchernobyl en 1986, renforça ma conscience de cette approche duale des valeurs. Nos analyses, réalisées peu après la création de la CRII-RAD en partenariat avec la faculté de Villeurbanne de physique nucléaire, faisaient ressortir des niveaux élevés d’Iode 131 et de Césium 137. L’analyse des cartes météo de l’époque mettait en évidence la corrélation existant entre les niveaux de contamination des végétaux et l’ampleur des précipitations.
Or, dans la Drôme, les agriculteurs élevaient des chèvres et parfois des vaches, dont le lait servait à la fabrication du fromage mais aussi d’aliments pour leurs enfants. Vu les niveaux, qui dépassaient largement les recommandations fixées par la CEE (500 Bq/l en Iode 131 le 16 mai 1986) il me semblait important d’informer les agriculteurs et les agricultrices. Une réunion fut donc organisée à Dieulefit, tout près de chez moi. 
    On était en pleine guerre “tchernobylienne” sur l’impact des retombées du nuage qui a suivi l’explosion de la centrale ukrainienne. 200 personnes, entassées dans une petite salle de la mairie, avec une table et une chaise devant, et moi toute seule dans cette atmosphère radioactive.
    Animée d’un sentiment maternel d’honnêteté et comme une mère de famille devant protéger ses enfants, je me dis : “Il faut qu’ils sachent. Après ils feront ce qu’ils voudront. Ce sont des gens que je côtoie régulièrement ou qui me sont proches géographiquement. Ils doivent être informés : le fameux “Droit de savoir” qui fut par la suite le leitmotiv du pourquoi de la CRII-RAD.”
    J’entrais donc dans la salle. J’avais à l’époque 33 ans. Le silence fut immédiat. Je décidais alors de bien leur expliquer ce qu’était la radioactivité, les produits de fission, leur impact sur la santé. Je m’adressais alors aux femmes, aux mères de famille en leur disant : “Ne donnez pas le lait de vos chèvres ou de vos vaches à vos enfants. Il est contaminé en produits radioactifs qui demain, pour certains d’entre eux, provoqueront des cancers de la thyroïde ou autres.”  J’entendais les mouches voler… et mon cœur battre. “Allez acheter du lait UHT en grande surface, mais pour l’instant supprimez de votre alimentation toute production locale.” Les femmes étaient attentives et acquiesçaient d’un regard complice. D’un seul coup, la salle se déchaîna. “Et nous, alors, comment on va vivre ? Chaque fois que vous passez à la télévision, on ne vend plus notre fromage ! Notre ministre de l’Agriculture (M. Guillaume) nous a affirmé que la France a été totalement épargnée par les retombées de Tchernobyl. Alors, qui croire ? Vous nous cassez notre outil de travail, et si c’était si dangereux que vous le dites, on nous l’aurait dit !”
    Un sentiment bizarre m’envahit. Je voyais bien que le dilemme où je les mettais les embarrassait au plus haut point. L’économie contre la santé. Moment crucial de la réunion. Selon ce que j’allais dire, je pouvais me faire éjecter de la salle manu militari. Alors aussi calmement que possible, je me suis replacée dans mon contexte, avec mes deux filles et mon mari, armée de mes seules connaissances sur la radioactivité. J’ai repris : “Maintenant, j’ai l’âme en paix de vous avoir avertis, informés. Essayez de faire bouger vos syndicats pour que vous soyez indemnisés, et réclamez des analyses de vos fromages par les laboratoires de la direction de la concurrence et des fraudes.” 
    Plusieurs années passèrent avant que le “mensonge” de Tchernobyl ne soit démontré. Des femmes présentes à la réunion de Dieulefit me témoignèrent alors une sympathie sans limite. En fait, ce furent elles qui, par leur silence et leur écoute, avaient permis que la réunion se tienne et s’achève sans qu’on en vienne aux mains. 
    C’est d’ailleurs ce soutien et celui de milliers de personnes qui devinrent adhérents à la CRII-RAD, notamment suite à l’émission Droit de réponse de Michel Polack où en sollicitant les téléspectateurs nous avions reçu 300 000 Frs d’adhésions et de dons, ce qui nous permit de développer le laboratoire.
    L’expérience de la création de ce laboratoire indépendant (devenu ensuite un véritable contre-pouvoir) a été pour moi le déclencheur d’une prise de conscience du caractère dangereux et nocif de cette caste scientifique, technologique et industrielle qui ne recule devant rien pour assurer sa suprématie. Les élus locaux de l’époque tous partis confondus, le parti Vert était balbutiant, avaient depuis longtemps délégué à quelques-uns les choix énergétiques de leur pays, trop intimidés par l’aspect scientifique du nucléaire.
Le bras de fer ne faisait que commencer !
    La préfecture de la Drôme suivait les directives ministérielles et les injonctions du SCPRI (Service Central de Protection contre les Rayonnements Ionisants) et poussait même les agriculteurs à porter plainte ou à manifester physiquement leur réprobation contre le fauteur de trouble : ma pomme.
    Cette hostilité dura un certain nombre d’années puis les dossiers d’expertises contradictoires s’accumulant et notamment les conséquences sanitaires pour les victimes de Tchernobyl, sans jamais la moindre attaque juridique des exploitants du nucléaire, les journalistes commencèrent à relayer notre information.
    Les nombreuses expertises, que ce soit l’affaire Saint-Aubin où l’on avait découvert du plutonium dans un terrain vague appartenant au CEA de Saclay et où les enfants faisaient du VTT, ou bien l’expertise du Rhône en aval de Marcoule où l’on mettait en évidence la contamination des végétaux et des sédiments suite aux nombreux rejets radioactifs du site, on retrouvait chaque fois le même scénario :
- le mensonge ou la mauvaise foi des exploitants
- la lâcheté des hommes représentant l’administration qui savaient mais se taisaient de peur d’être mutés ou désavoués par leurs supérieurs
des élus complices par peur, disaient-ils, d’affoler la population.
“Il est tout à fait normal de trouver du Plutonium dans la Terre, c’est naturel”, me disait un ancien directeur du CEA à l’émission de Delarue sur l’affaire Saint-Aubin. Je me disais : “Mais comment peut-on mentir de façon aussi effrontée ? Ce sont des criminels”. 
Ce qui m’animait alors était de pouvoir dire la vérité envers et contre tout, face à ces malfrats bien protégés que je trouvais méprisables.  
    Ce qui me donnait l’énergie nécessaire pour avancer, c’était la rencontre avec les victimes, tous ceux qui subissaient ces pollutions et se battaient pour un monde meilleur. 
Après 10 ans de ces bagarres, l’opportunité de me présenter aux législatives de 1997 se présenta d’autant que le seuil de 30% de circonscriptions réservées aux femmes (“Merci Jospin”) était l’occasion de tenter l’impossible. Trop longtemps méprisée par les institutions, les politiques, je percevais aussi les limites du pouvoir associatif.
Première réunion avec les militants PS de Valence dans une salle bondée où un vote devait désigner la candidate aux prochaines législatives.
    Je ne connaissais rien au fonctionnement d’un parti et je croyais naïvement que, grâce à mon engagement à la CRII-RAD, le saut que j’avais opéré pour me lier à un parti suffirait pour montrer ma bonne foi. Aussi calme que sereine, j’en venais à me demander ce que je faisais là. “Où suis-je ? Veulent-ils vraiment gagner ? Une militante associative n’est-elle pas à armes égales avec une militante politique ?” Je finis par saisir le micro et je leur expliquais le pourquoi de mon engagement face au mensonge des autorités sur Tchernobyl. J’obtins la majorité des votes. J’avais gagné la première étape mais je ne savais pas encore ce qui m’attendait. Dès les premières rencontres de campagne, où il fallut préparer un journal et une présentation, des conflits surgirent, 2 notamment. 
    Le premier concerna mon appartenance : fallait-il que je sois présentée par le PS et soutenue par les Verts ou présentée par les Verts et soutenue par le PS ? Le vote du PS ayant eu lieu et la faible représentation des Verts à l’époque me conduisirent à demander d’être “co-présentée” par le PS et les Verts… En réalité, jamais une telle situation ne s’était présentée ! 
    Le deuxième fut lié à l’élaboration du journal. C’était du genre “tu n’es pas du sérail, une équipe va travailler sur ton journal et tu suivras ses recommandations”.
Le premier conflit ayant laissé des traces, je décidais avec une petite équipe hors du sérail justement d’élaborer moi-même mon journal avec des idées et des mots qui correspondaient à ce que j’attendais d’un politique plutôt que de suivre des phrases toutes faites dont je ne comprenais pas le sens et la pertinence. Les slogans politiques étaient pour moi dépourvus de toute crédibilité, sans odeur ni saveur. 

    Et les femmes du parti, où étaient-elles ? Celles qui avaient une certaine expérience m’en voulaient : elles étaient mes adversaires d’hier et avaient été battues lors du vote des militants. Les autres se divisaient en deux camps :
- le camp des suivistes, légitimistes, pleines de bonne volonté et qui obéissaient avec beaucoup d’honnêteté; - le camp des rebelles qui, conscientes du fonctionnement du parti et m’apportant leur soutien se disaient : “soit elle passe, soit on va à la casse”.
Etre femme au parti socialiste, comme dans les autres partis je suppose, était un combat de tous les jours. Il fallait essuyer des propos méprisants avec un leitmotiv : les hommes réussissent mieux que les femmes, les hommes sont plus compétents que les femmes, Jospin a fait “une grossière erreur” en imposant ce quota de 30% des circonscriptions à des femmes etc.
    Qu’une femme veuille non pas prendre le pouvoir mais partager avec les hommes la responsabilité d’une tâche était (même) vécu comme une preuve d’un autoritarisme insoutenable. Chaque réunion de campagne était un rapport de force permanent. Je me heurtais, de par mon parcours hors parti politique, à des critiques acerbes lorsque j’osais proposer des innovations pour faire de la politique autrement.
    Mes rencontres avec les jeunes des “quartiers difficiles”, comme on dit, m’avaient fait prendre conscience de la nécessité de rendre des comptes aux électeurs.
    “Vous semblez sympa mais quelle preuve vous nous donnez de ne pas être comme les autres une fois élue ? Des promesses, toujours des promesses mais après on ne vous voit plus”. Suite à ces remarques très légitimes et pertinentes, m’est venue l’idée de proposer l’organisation de Comités de Citoyens chaque mois pour les tenir informés des projets de loi et aussi de faire remonter des amendements avant que la loi ne soit votée.
    Faire une telle proposition dans mon journal de campagne provoqua des sarcasmes du type “tu ne sais pas ce que c’est que d’être élue, rendre des comptes il ne manquerait plus que ça”. Le succès des 32 Comités de Citoyens que j’ai tenus par la suite a bien montré leur utilité.
    La victoire, sur le fil avec 33 voix d’avance fut un moment inoubliable de bonheur, de joie mais aussi de profonde surprise.
   Nous voilà toutes à l’Assemblée Nationale pour une photo de groupe censée immortaliser l’entrée des femmes dans ce lieu mythique ! On se regardait toutes avec un sentiment d’exploit,  celui d’avoir réussi à être élues mais ce sentiment était teinté d’appréhension face à la complexité de l’organisation qu’il fallait décrypter, et les commissions où il fallait s’inscrire ou tel groupe, tel Office… Alors on observait qui s’inscrivait et où, on constatait très vite que les hommes allaient à la commission des Finances, de la Défense ou des Affaires Etrangères, tandis que les femmes allaient à la commission des Affaires Sociales, voire à celle des Lois.
    Moi je savais où je voulais aller : c’était un bastion mâle, celui de l’Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques. Mais attention, il fallait montrer patte blanche. Avant même l’ouverture de la législature, tous les postes étaient déjà attribués. L’Office et ses représentants me connaissaient bien pour m’avoir déjà auditionnée à plusieurs reprises lorsque j’étais présidente de la CRII-RAD. Déjà l’accueil quelque peu méprisant de ces députés m’avait choquée lorsque je leur exposais les pratiques scandaleuses du CEA qui, à Saclay, banalisait la contamination de certains déchets radioactifs et avait la volonté implicite de les disséminer dans l’environnement : ni vu, ni connu…
    Alors, armée de mon seul bâton de pèlerin, je me lançais dans le lobbying politique. Finalement, ce fut Laurent Fabius qui se rendit à mes arguments : ma formation scientifique, le fait qu’aucune femme ne siégeait à l’Office (les sciences n’étaient pas du ressort des femmes !) et peut-être aussi mes convictions critiques à l’égard du lobby nucléaire.
    Je fus donc nommée et la première réunion fut épique, face à ces 15 députés et 16 sénateurs qui sublimaient “les orientations technologiques de la France”. Mon arrivée fit grincer des dents ceux qui voyaient en moi un élément perturbateur incontrôlable. J’affichais d’entrée de jeu mes convictions et mon souhait de faire un rapport sur le nucléaire, ce qui nécessitait une saisine de l’Office par l’exécutif ou un groupe politique. Et le terrain était miné, occupé par trois ou quatre députés bien rôdés, “compétents” et adoubés quelle que soit la majorité parlementaire. Je demandais donc au PS de saisir l’Office pour que je réalise un rapport sur les déchets nucléaires. Aucun retour à mes demandes réitérées. La menace d’une conférence de presse dénonçant un tel blocage accéléra tout d’un coup le processus. Entre temps, un coup de fil du ministère de la Santé me proposa “en tant que femme” une mission “hyper utile” sur la bioéthique plutôt que sur le nucléaire : cela acheva de me convaincre que mon choix dérangeait et qu’il fallait que je m’obstine. 
    Je finis par obtenir ce que je voulais après de multiples péripéties. Mais on m’attendait au tournant : l’administrateur nommé pour m’assister et m’accompagner tout au long de ma mission était un ayatollah du nucléaire. Au bout de trois mois, le climat était si tendu que les questions que je posais aux exploitants semblaient plus le déranger lui que les exploitants eux-mêmes. Six mois après, il rendait son tablier. Un autre administrateur fut nommé, compétent, impartial et ouvert.
    De  nombreux sujets furent abordés à l’Office : des dé-chets nucléaires aux déchets ménagers, du spatial à la bio-éthique en passant par les énergies renouvelables ou aux médicaments, mais souvent aux côtés du député choisi, on voyait poindre les industriels, l’administration complice, l’institution. Rarement, la société civile était conviée : seules quelques associations servaient de caution. Pas ou très peu d’états généraux ou de débats citoyens. Le pouvoir était instrumentalisé. Pas de partage : la caste des élus et de l’élite complice mène le jeu et verrouille…
    A l’issue de mon fameux rapport sur les déchets nucléaires, je tentais d’organiser un colloque avec 50% d’exploitants + administration et 50% d’associations. La liste des associations choisies fut censurée car certaines “ne rentraient pas dans le cadre”. Exit les “lanceurs d’alerte”.
    J’interpellais alors mes copines députées pour expliquer mes problèmes. Chacune, dans son secteur, se trouvait confrontée à des problèmes identiques mais la solidarité n’était pas au rendez-vous. 
    Le point culminant fut atteint le jour où Jospin décida d’organiser un débat sans vote sur l’énergie : simulacre de débat où chacun exprimait ses positions 5 minutes à la tribune de l’hémicycle. Lors de la réunion préparatoire fixant les interventions par groupe politique, je demandais et obtenais d’intervenir 5 minutes. Le jour du débat, arrivée en avance, je constatais avec étonnement que mon nom avait disparu de la feuille d’intervention. Je fonçais vers le président de l’Office qui m’expliqua qu’il lui fallait 10 minutes pour sa propre intervention “en tant que président” et que mon temps de parole avait été supprimé ! Mais “ce n’était pas grave : la prochaine fois, me dit-il, je pourrai intervenir bien plus longtemps”.
Furieuse, je lui répliquai que c’était inadmissible et que j’interviendrais coûte que coûte. Je me mis alors à interpeller les autres députés – tous des hommes bien sûr – mais pas de solution en vue. Alors je me mis à dénoncer à haute voix cet état de fait et les huissiers accoururent pour me demander les raisons de ma colère. Les députées femmes présentes me soutenaient tout en essayant de me convaincre de renoncer : “C’est toujours comme ça, disaient-elles, tu parleras plus longtemps la prochaine fois.” Mais le débat, c’était maintenant ! Les huissiers finirent par joindre de toute urgence Laurent Fabius qui n’était pas au perchoir ce jour-là. Je lui expliquais ma colère. Calmement, il me répondit : “Ce n’est pas grave, Michèle, on va rajouter 5 minutes au débat général et tu pourras intervenir.” Mon nom fut rajouté et je pus intervenir, pas sur le même registre que les autres députés socialistes, sur l’opportunité de continuer ou non le nucléaire et de développer les énergies renouvelables.
    Ce rapport de force permanent trouve un écho dans notre éducation et la façon dont les hommes se comportent entre eux, se comportent avec les femmes ou comment ils pensent que, sur un sujet comme le nucléaire, ils ont la science infuse et détiennent seuls la vérité. Les femmes ont donc délégué aux hommes des pans entiers de secteurs d’activité par manque de connaissance sur les sujets techniques, mais aussi pour leur laisser leur joujou. La société est ainsi de plus en plus cloisonnée et rien ne se passe, rien ne change, rien n’est anticipé. L’environnement continue à se dégrader sans qu’on s’attaque aux vrais problèmes comme l’épuisement des ressources naturelles, par exemple.
    Et si on prend un peu de recul pour observer ce qui se passe au niveau planétaire, on ne peut qu’être inquiet face à la rapidité avec laquelle notre unique planète se dégrade.
    En 1997, le protocole de Kyoto était bien un outil concret de lutte contre le changement climatique, mais n’engageait que les pays industrialisés. Le protocole est entré en vigueur début 2005 malgré le retrait des Etats-Unis, mais sans la volonté réelle d’aller plus loin. 
On en revient à un schéma pyramidal où les individus ne font que subir les contraintes et ne comprennent pas les enjeux. Les grandes puissances soumises aux lobbies industriels font pression pour ne pas être pénalisées dans leur production. Les politiques sont devenus impuissants. Que faire ? Quel levier mondial pourrait bien contrecarrer ces castes dirigeantes soucieuses de leurs seuls intérêts et qui nous mènent au chaos ?
  Les nombreuses réunions auxquelles j’ai pu participer en France et en Europe sur “l’urgence écologique” m’ont conduit à penser que les femmes étaient plus soucieuses que les hommes de l’avenir de la planète, qu’elles posaient – et se posaient – plus de questions et qu’elles étaient davantage prêtes à changer leurs comportements pour peu qu’elles bénéficient d’une bonne information.
   Le modèle dit de gouvernance mondiale, qui consiste à confier notre avenir à des organismes contrôlés par les grandes puissances, a échoué. Je pense qu’il faut revenir à des combats de proximité menés par des individus formés et informés qui mettront leur Energie renouvelable au service du bien commun.
    Pour être efficaces ces combats nécessitent une présence plus grande et plus forte des femmes car ce sera long, pénible, plein d’embûches, et il ne faudra pas oublier en chemin l’objectif final ni se disperser vers d’autres priorités éphémères. Puisons notre énergie dans l’exemple que nous donnent des millions de femmes à travers le monde en se battant tous les jours pour leur survie, la sauvegarde de leur emploi, de leur environnement, et qui inventent de nouveaux modes de fonctionnement en proposant des solutions simples mais bien adaptées à leur milieu.
    Faisons parler ces femmes ! Ecoutons-les et allons cueillir dans chacun de leur témoignage les ingrédients qui permettront à chacune d’entre nous d’agir seule ou en réseau pour imaginer des solutions nouvelles qui nous mettront sur le chemin permettant de préserver et sauver l’Humanité.

Michèle Rivasi
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